Racine et Shakespeare

Stendhal résume la dispute entre les partisans de Racine et ceux de Shakespeare à la question de l'observance des deux unités de temps et de lieu.

Selon lui, les imitateurs de Shakespeare ont raison de rejeter ces deux règles adoptés par les imitateurs de Racine. Ces derniers seraient les classiques du fait de leur attachement aux anciennes règles alors que les premiers seraient les romantiques en raison de leur volonté de donner avant tout aux peuples le plus de plaisir possible quitte, si nécessaire, à renoncer au respect des règles.

Qu'en est-il exactement de ces unités de temps et de lieu? En 1657, l'abbé d'Aubignac insiste dans sa Pratique du théâtre sur le respect de la règle des trois unités de temps, d'action et de lieu. Il prétend tirer la nécessité d'un tel respect de l'autorité de la Poétique d'Aristote.

Que dit exactement Aristote?

Il affirme bien la nécessité de l'unité d'action: l'histoire d'une tragédie doit en effet s'agencer autour d'une action une, formant un tout et menée jusqu'à son terme, ayant un commencement, un milieu et une fin (Poétique XXIII, 1459a).

L'unité de temps est à peine mentionnée. Elle n'apparaît qu'une seule fois dans un passage opposant l'épopée à la tragédie. Aristote y distingue la première dont l'étendue n'est pas limitée dans le temps et la seconde qui essaie autant que possible de se dérouler durant une révolution du soleil ou de ne guère s'en écarter (Poétique V, 1449b). Autant dire que le philosophe n'insiste guère sur cette unité de temps qu'il ne présente d'ailleurs même pas comme un impératif.

Quant à l'unité de lieu elle n'est pas même mentionnée dans l'ouvrage d'Aristote.

Mais d'où viennent alors les dogmes du classicisme français?

Texte peu connu au Moyen Age, la Poétique réapparaît en occident avec l'arrivée des réfugiés byzantins fuyant l'avance turque au XVe siècle. Au XVIe siècle l'oeuvre est largement diffusée en Italie.

En France ce sont surtout les commentaires de Jules-César Scaliger de 1561 et ceux de Lodovico Castelvetro de 1570 qui la font connaître.

Or ce sont précisément ces commentateurs, spécialistes de Cicéron et d'Horace plus que d'Aristote, qui introduisent la fameuse règle des trois unités qui allait s'imposer en France.

La même remarque vaut pour la notion de bienséance, totalement absente chez Aristote, et qui tire en réalité son origine du decorum chez Horace.

Ainsi, à proprement parler, les classiques français ne suivent nullement les règles fixées par Aristote. Racine qui avait lui-même étudié de près le texte grec de la Poétique ne pouvait en aucun cas l'ignorer. C'est donc en pleine connaissance de cause qu'il amène à sa perfection un genre totalement nouveau tout en feignant ressusciter ainsi la tragédie antique.

A considérer les critères de Stendhal, Il ne fait donc aucun doute que Racine doive être considéré comme un tragédien éminemment romantique.

Que dire, enfin, de Shakespeare? A l'évidence, il se pose en imitateur des tragédies de Sénèque. A l'évidence, aussi, il n'introduit aucune innovation aussi spectaculaire que celle de la règle des trois unités. A l'évidence, donc, Shakespeare est un tragédien classique.

Amphisbène